Il y a des sujets sur lesquels on aimerait bien pouvoir tourner définitivement
la page. La catastrophe de Tchernobyl par exemple. Malheureusement, en ce qui
concerne les radiations nucléaires, les erreurs se payent sur des dizaines
d'années et on en connaît mal les conséquences à
long terme, notamment sur la santé. ABE s'est donc intéressé
à un aliment qui, en matière de pollution, a une sacrée
bonne mémoire: le champignon.
Il y a douze ans, le 26 avril 1986, le réacteur de la centrale de Tchernobyl
explose et projette dans la haute atmosphère des tonnes de particules
radioactives. Aussitôt, un nuage se forme et, durant les jours qui suivent,
il se disperse à travers toute l'Europe au gré des vents qu'il
rencontre. Sur son passage, il libère en particulier du césium
134 et 137. Ces deux composants n’apparaissent qu’au cours d’une
réaction nucléaire. La présence de césium 137 dans
un organisme vivant n'est donc jamais naturelle : elle dénote nécessairement
une contamination liée à un accident nucléaire. Aujourd'hui,
on en retrouve en quantité plus ou moins grande dans tout l'hémisphère
nord.
L’automne suivant, on s'est rendu compte que les champignons présentaient
des taux d'activité radioactive particulièrement élevés.
Pire : alors que dans la plupart des aliments, les traces de Tchernobyl s'estompaient
peu-à-peu, les analyses indiquaient que ces organismes avaient tendance
à accumuler le césium.
Les champignons sont des organismes encore assez mal connus. La partie visible
ressemble à un fruit, mais le champignon lui-même est un réseau
souterrain de filaments à peine plus épais qu'un cheveu: le mycélium.
Ce mycélium puise sa nourriture dans la litière en décomposition
du sol. Si, au départ, les feuilles des arbres sont contaminées,
à la fin du cycle, le césium 137 est absorbé par le mycélium.
Et comme un mycélium peut vivre plusieurs années, le taux de contamination
à tendance à augmenter progressivement.
Après avoir découvert la contamination des aliments par la catastrophe
de Tchernobyl, il a bien fallu décider quelle quantité de césium
radioactif on pouvait tolérer dans les produits que l'on mange. Pour
les champignons, la norme dans tous les pays d'Europe de l’ouest a été
fixée, un peu à la hâte, à 600 becquerels par kilo
(Bq/kg). Cette mesure donne le niveau de radiation émise par le césium
qui a contaminé le produit.
Aujourd'hui, 12 ans après l'accident, les champignons sauvages
qu'on achète au marché devraient être nettement en dessous
de cette norme. Mais cet automne, les autorités autrichiennes ont averti
leurs homologues européens que des chanterelles fortement radioactives
étaient importées des pays de l'Est. Les Français ont effectué
des contrôles et ils ont trouvé des lots dont la contamination
dépassait de 5 fois la norme. ABE a voulu vérifier ce qu'il en
était sur les marchés suisses.
Notre cueillette du marché a été confiée au Laboratoire
cantonal de Genève. La mesure s’est effectuée sur un volume
d'un litre de champignons entiers et frais. Le laboratoire dispose d’un
appareil qui permet de détecter les différents éléments
radioactifs contenus dans les aliments, appareil également utilisé
par la défense nationale. A l'intérieur du " château
", c’est-à-dire d’un cylindre constitué d'une
tonne de plomb (pour éviter que les radiations présentes dans
notre environnement ne faussent les mesures), un capteur explore un à
un les niveaux d'énergie correspondant à chaque composant radioactif
que l'on peut trouver dans la nature. A l’aide de ce dispositif, le laboratoire
a cherché la présence de césium 137 et 134 sur un total
de 30 échantillons achetés un peu partout en Suisse romande.
VALAIS
Sion, Placette, chanterelles Pologne : 3 Bq/kg
Sion, Placette, bolets Pologne : 5 Bq/kg
Sion, Migros Métropole, chanterelles Pologne : 46 Bq/kg
Martigny, Marché Av. Gare, chanterelles d’automne Suisse : 15 Bq/kg
Monthey, Placette, chanterelles Pologne : 39 Bq/kg
NEUCHATEL
Neuchâtel, Marché place des Halles, chanterelles d’automne
France : 6 Bq/kg
Neuchâtel, épicerie place des Halles, cornes d’abondance
Italie : 3 Bq/kg
Neuchâtel, épicerie rue Trésor, bolets Pologne : 35 Bq/kg
Neuchâtel,épicerie rue Trésor, chanterelles Autriche : 65
Bq/kg
Neuchâtel, Migros Hôpital, chanterelles Bulgarie : 91 Bq/kg
VAUD
Yverdon, marché place d’Armes, chanterelles Autriche :
29 Bk/Kg
Vevey, marché Grande Place, chanterelles Canada : 5
Bq/kg
Vevey, marché Grande Place, bolets France : 5 Bq/kg
Lausanne, marché Riponne, bolets Suisse : 9 Bq/kg
Lausanne, marché Riponne, pieds de mouton France : 16 Bq/kg
Lausanne, marché Riponne, lépiotes France : 2Bq/kg
Signy, Coop, chanterelles Espagne : 3 Bq/kg
Etoy, Magro, chanterelles Lituanie : 41 Bq/kg
Romanel, Migros, pieds de mouton Suisse : 31 Bq/kg
GENEVE
Genève, marché Pâquis, chanterelles Pologne
: 69 Bq/kg
Genève, marché Plainpalais, chanterelles Pologne : 50 Bq/kg
Genève, marché bd. Helvétique, bolets Portugal : 2Bq/kg
Onex, Coop, chanterelles Italie : 73 Bq/kg
Genève, Coop Servette, chanterelles Bulgarie : 74 Bq/kg
Genève, Migros Balexert, chanterelles Pologne : 60 Bq/kg
FRIBOURG
Bulle, Waro, chanterelles Lituanie : 114 Bq/kg
Fribourg,Placette, chanterelles Canada : 8 Bq/kg
Avry, Migros, chanterelles Bulgarie : 90 Bq/kg
Fribourg, marché pl. Python, pieds bleus Suisse : 2 Bq/kg
Fribourg, marché pl. Python, tricholomes équestres Portugal :
491 Bq/kg
"Les résultats que nous avons obtenus sont conformes à ce
que nous attendions", commente Claude Corvi, chimiste cantonal genevois,
"à savoir que les champignons originaires des pays de l'Est sont
plus contaminés que les champignons qui viennent de Suisse, de France,
d'Espagne ou du Canada. Cela dit, tous les résultats sont conformes à
la législation, dans la mesure où aucun des chiffres ou aucune
des concentrations mesurées n'atteint la norme prévue pour les
denrées alimentaires, et plus particulièrement pour les champignons".
Alors, puisqu’on est dans la norme, y a-t-il une réelle différence
? "En fait, si j'avais à choisir", continue Claude Corvi, "je
choisirais les champignons d'origine européenne, suisse, française
ou espagnole, dans la mesure où ils ont une radioactivité bien
moindre que les champignons d'Europe de l'est, cela va de soit.
Mais alors que penser des tricholomes équestres en provenance du Portugal,
qui affichent une valeur de 491 bq/kg, la plus grande valeur de notre test?
Toujours d’après Claude Corvi, l’hypothèse la plus
vraisemblable est que ces champignons ne proviennent pas du Portugal, mais d’un
pays de l’Est. Cela signifierait-il que le consommateur ne peut plus se
fier aux indications du vendeur? "En principe, le vendeur est quelqu'un
d'honnête, qui donne les origines correctement. Mais par le biais de l'organisation
du commerce telle qu'elle est conçue aujourd'hui, nous avons de multiples
importateurs, grossistes, revendeurs... Et il se peut que l'information soit
perdue en cours de route".
Ca, c'est vraiment embêtant! Parce que les champignons des pays
de l'Est, on en vend beaucoup. Cette année, les statistiques des douanes
montrent que plus de 20% des champignons frais importés en Suisse viennent
d'Europe de l’est, soit près de 1 sur 4. Donc, si à partir
de demain, les champignons des pays de l'Est disparaissent mystérieusement
des marchés, méfiez-vous. Cela dit, la loi oblige les vendeurs
à afficher une provenance. Les chimistes cantonaux font des contrôles
et les fraudes sont punies. Et même si les champignons les plus contaminés
du test restent dans la norme légale, ABE a quand même voulu savoir
quels risques on court si on les mange.
Lorsqu’on ingère des champignons contenant du césium 137,
ce césium va passer de l’intestin dans le sang, en suivant les
mêmes circuits que le potassium, qui est lui-même un élément
que l'on retrouve à l'intérieur des cellules. Le césium
se répartit dans l'ensemble du corps avant de commencer à être
éliminé par voie urinaire et par les selles. 50% de l'élimination
se fait en l'espace de deux à trois mois. "Contrairement à
d’autres composés radioactifs, l’organisme ne stocke pas
le césium", affirme le Dr. Marcel-André Boillat, professeur
à l’Institut de Santé du Travail, "Mais il y a quand
même un principe qu'on cherche toujours à appliquer en médecine
lorsqu'il s'agit de radiations: faire tout ce qu'on peut pour diminuer l'exposition
des gens. Parce que quand on essaye d'évaluer les risques, on additionne
en somme les différentes sources de radioactivité. Même
pour les médecins qui utilisent des examens radiologiques, on sait que
d’énormes progrès ont été faits pour limiter
le plus possible l'irradiation des gens. Ce principe, il est bien de l'appliquer
aussi pour les champignons. Alors si j'ai le choix, je prendrai, bien sûr,
les moins radioactifs".
On l’a vu, les champignons testés sont tous en dessous de la norme
de 600 Bq/kg. Mais en même temps, les médecins disent qu'il vaut
mieux prendre les moins contaminés. On est alors en droit de se demander
à quoi sert cette norme. En fait, il s’agit d’une norme technique,
et non médicale: ça n'est que la mesure des radiations nucléaires
émises par le cesium. Mais la dose à laquelle on s’expose
dépend de la quantité d’aliments mangés et de la
fréquence à laquelle on les mange. Cette norme est une exception
pour les champignons et la chasse, car ce sont des produits saisonniers et qu'en
principe, on en consomme peu. Mais pour le lait par exemple, ou d'autres aliments
courants, cette norme est de 10 Bq/kg maximum. Si cette même valeur s’appliquait
aux 30 champignons de notre test, 18 seraient éliminés.
La fixation de la norme à 600 Bq/kg est un compromis entre la volonté
de ne pas interdire le commerce des champignons et un risque acceptable pour
la santé publique: on a une idée de la dose critique, en particulier
en ce qui concerne l'augmentation des cancers, suite notamment aux études
qui ont suivi les bombardements d’Hiroshima et de Nagasaki. Il y a une
marge, mais il y a un risque, et on a décidé d'admettre ce risque.
Logiquement, avec le temps, on devrait rendre la norme plus sévère.
Or, c’est la tendance inverse qui se dégage: on redoute en effet
que les sous-marins atomiques de l'ex-flotte soviétique, qui sont en
train de rouiller dans les ports, ne coulent et lâchent dans l'environnement
de nouvelles radiations. Car dans la nature, sans contamination, les champignons
ne contiennent pas de césium. La norme idéale devrait donc être
de zéro. Mais depuis les années 50-60, quand les puissances nucléaires
ont effectué leurs premiers essais atomiques dans l'atmosphère,
il n'existe aucun coin de la planète qui ne soit pas contaminé,
ni aucun aliment qui ne soit exempt de radiations nucléaires. Cela étant,
il faut savoir que les champignons ne sont pas tous sensibles au césium
de la même manière: il existe des groupes à risques.
Dans les jours qui ont suivi la catastrophe de Tchernobyl, tous les pays européens
ont informé leur population à propos de la contamination. Tous
sauf un seul: la France. Comme si le nuage radioactif s'était arrêté
à la frontière. Pour briser le mutisme officiel, des scientifiques
ont alors effectué pour leur propre compte des mesures de radioactivité.
Ces initiatives ont donné naissance à la CRII-RAD, la Commission
de recherche et d'information indépendantes sur la radioactivité,
basée à Valence (Drôme). En 12 ans d'études, la CRII-Rad
a constaté que certaines espèces de champignons avaient tendance
à stocker plus de césium que d'autres.
L’année dernière, la CRII-RAD a publié une plaquette
dans laquelle les champignons sont classés par catégorie de risque.
En général, les espèces faiblement contaminées sont
celles qui poussent dans les prés, les clairières et les pâturages.
Ce sont par exemple le coprin chevelu, le rosé des prés et d'une
façon générale toute la famille des agarics. Enfin, bonne
nouvelle: la morille appartient aussi à ce groupe.
Parmi les espèces modérément contaminées, on trouve d'abord le cèpe de Bordeaux. On peut y ajouter la plupart des représentants de la famille des bolets. Dans ce groupe, on rencontre également la trompette des morts (ou corne d'abondance), le lactaire délicieux et, peut-être la plus célèbre, la chanterelle commune.
Enfin, certaines espèces paraissent stocker plus facilement le césium. Cela tient probablement à des facteurs comme la profondeur du mycélium dans le sol ou le type d'arbre sous lequel pousse le champignon. Parmi les plus courants, on y trouve le pied de mouton et la chanterelle d'automne, mais aussi le bolet à chair jaune, de même que le laqué améthyste (ou violet).
Si vos champignons préférés figurent dans ce dernier groupe, pas de panique: notre test indique qu'à la frontière suisse, les contrôles semblent plutôt efficaces.
Reste le cas des champignons que l'on cueille soit même. Pour Jean-Louis Demarets, de la CRII-RAD, "si les contrôles sont bien faits, celui qui va acheter des champignons sur le marché ne va pas courir un risque très important: ce sera, disons, dans les normes. Mais "dans les normes" ne veut pas dire inoffensif. Par contre, celui qui va ramasser lui-même ses champignons doit être informé, d'autant plus qu'il passe à travers ce système de contrôle. Là, il faut éviter les espèces les plus contaminées".
Les champignonneurs qui voudraient connaître le taux de contamination de leur coin de forêt se référeront à la carte des retombées de césium 137 après Tchernobyl. Nous publions également la classification détaillée des champignons selon leur taux de contamination, établie par la CRII-RAD.
Bonne cueillette et bon appétit!
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